Et maintenant ?
Trois portes d'entrée selon ce qui vous a parlé dans cette histoire.
Récit d'une genèse, sens d'un nom
Une association porte toujours plus que sa définition statutaire. Derrière oreina, il y a une intuition de départ, un nom choisi avec soin, et une succession de paris éditoriaux et scientifiques qui dessinent, en presque vingt ans, une certaine idée de la lépidoptérologie française : exigeante, conviviale, ancrée dans le terrain, ouverte aux institutions.
Cette page revient sur cette histoire : celle d'une association, celle d'un papillon, et celle de l'homme qui l'a décrit.
Au milieu des années 2000, la communauté française des lépidoptéristes traverse une période de fragilité. Alexanor, revue historique de référence depuis 1959, est en pause. Les espaces de mise en relation entre lépidoptéristes amateurs et professionnels se sont raréfiés. Il manque un lieu, éditorial, associatif, fédérateur, où la diversité des passions, des pratiques et des savoirs naturalistes puisse se retrouver.
C'est dans ce contexte que paraît, chez Delachaux et Niestlé, le Guide des papillons nocturnes de France, ouvrage qui marque durablement le paysage entomologique francophone et donne envie, à toute une génération de naturalistes, de s'investir davantage dans l'étude des hétérocères. Cet élan ne se contentera pas d'être éditorial : quelques lépidoptéristes y voient le moment de relancer une dynamique associative à la hauteur de l'ambition du livre.
L'association oreina est officiellement déclarée le 10 janvier 2007, sous le régime de la loi de 1901, par David Demergès et Roland Robineau. Son objet, tel que rédigé à l'article 3 de ses statuts fondateurs, est « l'étude à caractère scientifique, au niveau amateur, des Lépidoptères de France, sa vulgarisation et leur protection par tous moyens appropriés ».
Le premier numéro du magazine oreina paraît en 2008. Trimestriel, généreusement illustré, il s'impose rapidement comme un rendez-vous attendu des lépidoptéristes francophones. Autour de lui, et autour des rencontres annuelles qui s'organisent dans la foulée, se constitue progressivement la communauté qui fait aujourd'hui la force de l'association.
Le nom de l'association n'a pas été choisi par hasard. Il est emprunté à Chersotis oreina (Dufay, 1984), une noctuelle (Lepidoptera, Noctuidae, Noctuinae) qui occupe à elle seule deux places significatives dans l'histoire entomologique du XXe siècle.
C'est d'abord un taxon décrit en France, à partir d'un exemplaire des Hautes-Alpes, et dont l'aire de répartition s'étend des Alpes occidentales aux Pyrénées. Papillon orophile inféodé aux pelouses subalpines fleuries, Chersotis oreina fréquente les milieux d'altitude que parcourent les naturalistes français depuis plus d'un siècle. Son épithète spécifique vient du grec ὀρεινός (oreinós), signifiant « de la montagne », « montagnard », référence directe à son écologie.
C'est ensuite un taxon décrit par Claude Dufay (1926, 2001), figure majeure de la lépidoptérologie française et internationale. Élève de Pierre-Paul Grassé, entré au CNRS en 1954, Claude Dufay a partagé sa carrière entre la station biologique des Eyzies, le laboratoire de zoologie et d'écologie de l'université de Lyon, et le Muséum national d'Histoire naturelle. Ses travaux sur le phototropisme des Noctuidae, sujet de sa thèse d'État soutenue en 1964, restent aujourd'hui une référence sur la réponse des hétérocères aux sources lumineuses. Mais c'est surtout par son œuvre taxonomique que sa portée s'est révélée mondiale : 161 publications scientifiques et près de 150 espèces décrites, des Plusiinae indo-australiens et africains à la faune des Comores, de Madagascar et de l'Europe méditerranéenne. Sa collection est aujourd'hui conservée au Centre de Conservation et d'Étude des Collections du Musée des Confluences à Lyon ; sa bibliothèque, à la Société linnéenne de Lyon.
En 1984, Claude Dufay publie dans Nota lepidopterologica la description originale de Chersotis oreina, « noctuelle méconnue des montagnes de l'Europe occidentale ». L'espèce, longtemps confondue avec sa proche parente Chersotis alpestris, illustre exactement ce qui fait le sel de la systématique des Noctuinae : un travail patient de comparaison morphologique, d'examen des armures génitales, de prise en compte de la variabilité géographique, jusqu'à ce qu'une espèce méconnue soit enfin reconnue comme telle.
Choisir oreina comme nom d'association, c'était donc poser un double hommage : à un papillon français des hautes altitudes, et à un lépidoptériste dont les travaux ont façonné la connaissance des Noctuidae bien au-delà des frontières nationales.
Pendant près de vingt ans, Chersotis oreina est resté un nom, un référent savant que les adhérents partageaient sans qu'il soit nécessairement visible dans la communication de l'association.
C'est en 2025, dans le cadre de la refonte de l'identité visuelle conduite avec la graphiste Isabelle, que le choix a été fait d'assumer pleinement le nom et de lui donner forme. Le nouveau logo représente Chersotis oreina, posé dans un cercle ouvert. Le cercle, c'est la dimension associative : le partage, le réseau, l'horizon collectif. Son ouverture, c'est le geste vers l'extérieur : vers les partenaires, vers les communautés naturalistes voisines, vers les non-initiés qu'oreina entend accueillir.
Le papillon n'est plus un symbole abstrait : c'est Chersotis oreina, identifiable, situé, vivant, comme l'ensemble des Lépidoptères que l'association s'attache à mieux faire connaître.
À mesure qu'oreina s'est dotée de nouveaux outils et de nouvelles publications, le nom de l'association a essaimé. Chaque grand chantier a reçu son propre nom, choisi dans le vocabulaire scientifique des Lépidoptères. Cette cohérence n'est pas anecdotique : elle signe l'identité naturaliste et savante de l'association.
Artemisiae est la plateforme technique d'oreina, dédiée à la saisie, à l'archivage, à la qualification et à la visualisation des données d'observation. Le nom est emprunté à Cucullia artemisiae (Denis & Schiffermüller, 1775), noctuelle dont la chenille se nourrit d'armoises (Artemisia spp.), plantes elles-mêmes nommées en hommage à la déesse grecque Artémis, divinité de la chasse, de la nature sauvage et de l'abondance. Une façon de placer la plateforme sous le signe de la richesse de la donnée naturaliste.
Lepis est le bulletin trimestriel de la vie associative et naturaliste. Le nom vient du grec λεπίς (lepís), signifiant « écaille », racine éponyme des Lépidoptères, littéralement les « porteurs d'écailles ». Un nom volontairement bref, qui inscrit le bulletin dans la matérialité même du papillon.
Chersotis est la revue scientifique en accès ouvert d'oreina, publiée en flux continu, à comité de lecture, avec attribution de DOI via Crossref. Le nom reprend celui du genre auquel appartient Chersotis oreina : boucle élégante avec le nom de l'association. Le genre Chersotis (Boisduval, 1840) regroupe une cinquantaine d'espèces de noctuelles principalement orophiles ou xérophiles, distribuées à travers l'Eurasie, dont l'épithète vient du grec χερσότης (chersótēs), désignant l'aridité des milieux qu'affectionnent ces papillons.
Note typographique. Par convention partagée par les comités éditoriaux d'oreina, les noms de revues, magazines et plateformes (oreina, Artemisiae, Lepis, Chersotis) sont écrits en minuscules et en italique, sauf en début de phrase. Cette convention contribue à la cohérence visuelle de l'écosystème.
En presque vingt ans, oreina a connu une transformation importante. D'une association centrée sur l'édition d'un magazine, elle est devenue un acteur scientifique national, sous convention avec les principaux établissements publics (Office français de la biodiversité, Muséum national d'Histoire naturelle, PatriNat) et partie prenante du dispositif européen de suivi des pollinisateurs (EU-PoMS).
Cette évolution n'a rien renié de l'esprit fondateur. Les rencontres annuelles continuent d'être un moment-clé de la vie associative. Le bénévolat reste la colonne vertébrale de l'association. La vulgarisation et le partage des connaissances restent au cœur du projet, comme l'a réaffirmé l'assemblée générale extraordinaire du 20 décembre 2025, qui a structuré la séparation entre publication associative (Lepis) et revue scientifique (Chersotis) précisément pour mieux servir ces deux missions complémentaires.
Si oreina continue de porter avec assurance le nom d'un papillon discret des hautes altitudes, c'est aussi parce qu'elle assume cette identité à la fois savante et accessible, rigoureuse et conviviale, ancrée et ouverte, qui caractérise depuis l'origine la communauté française des lépidoptéristes.
Trois portes d'entrée selon ce qui vous a parlé dans cette histoire.